• Education et protestantisme

École chrétienne et identité inaliénable

Article de Mikaëlle LABRY-GOBARDHAM

C’était un soir de Mai qui ne s'oubliera pas…


Depuis tantôt, mon cher époux n’a eu de cesse de me presser de ses instances, sollicitant ardemment de ma part la rédaction d’un écrit afférent aux points d’origine et ancrages de mon militantisme en faveur de la Liberté d’Instruction et du Droit pour tout parent d'avoir le choix des orientations souhaitées au regard de l’Éducation. Le but avoué étant, ce faisant, d’en faire profiter une certaine frange de mon lectorat (elle aussi demandeuse, puisque désireuse de disposer de ressources de qualité sur ces questions). Cette frange, c’est précisément celle dont l’investissement au service de la cause, si multivoque soit-il dans ses élans caractéristiques, se trouverait au bénéfice de l’acuité dont il paraît qu’elle caractérise les prises de positions pleines et entières, affirmées tant qu’assumées, de la femme de conviction que je suis. Cependant, les engagements pluriels que je me dois d’honorer au quotidien (avec les conséquences sur ma disponibilité) en ont possiblement différé l’échéance, tout autant que la nécessité pour moi de saisir un juste angle d’approche afin de poser le sujet.

Mais ce soir de Mai, je savais me devoir de prendre la plume. Car, alors que le soleil s’était couché sur notre bel archipel, c’est par rapport à une réalité beaucoup moins idyllique que j’eus à poser ma réflexion. Alors que je consultais mon fil d’actualité sur les réseaux sociaux, la parution d’un article de presse titré par une question en suspens évoquant l’éventualité de tentatives de suicides d’enfants en milieu scolaire, a laissé planer un relent malaisant au possible, dans mon environnement réflexif.


Parce que je suis Guadeloupéenne, citoyenne patriote du beau pays qui est le mien. Parce que j’ai cofondé une École. Parce que j’y suis Enseignante Référente, « Counseling Teacher » en quelque sorte. Et parce qu’il s’agit d’enfants. De chez nous comme d’ailleurs.


S’en est suivi un échange de mails avec un ami et collaborateur Aumônier et Psychoéducateur qui avait amorcé une prise de contact avec moi un peu plus tôt dans la soirée, dans l’idée de m’alerter sur un sujet tout aussi sensible à prendre en considération en milieu scolaire, en créant dans nos établissements des bulles d’écoute empathique, des espaces où la parole se trouve libre. Puisque le silence des tabous profite toujours aux prédations.

Ces deux états de fait ont l'un comme l’autre eu le mérite de me faire revenir sur ce qui, sans commune mesure, avait été à la genèse de mon positionnement en tant que porteuse de projet, il y a de cela quelques années en arrière (déjà). L’un comme l’autre ont été déclencheurs de l’urgence d’écrire et à l’heure où je le fais, j’estime de mon devoir que de prendre la plume.

La réalité de tels vers immiscés de manière insidieuse et subreptice dans la pomme de notre système éducatif, de notre société même, ne concerne pas que mon île. Elle se retrouve ailleurs , à bien plus large échelle. Nous ne pouvons donc pas l’envisager de manière autocentrée.


Je tiens à le souligner, ma démarche ne s’inscrit aucunement dans une quelconque velléité de formulation de pamphlet à l’encontre du système éducatif, loin s’en faut. Les critiques infructueuses ne restent jamais que verbiage d'inanité du point de vue du sens ; telle est ma vision des choses. Je suis plutôt à porter au compte de celles et ceux qui osent retrousser leurs manches pour faire bouger efficacement et incontestablement les lignes en envisageant des pistes de réponses concrètes, sans ignorer combien la tâche est ardue, en toute vérité. Je me permets d’insister, tant il est vrai que les biais peuvent sortir un texte de son contexte pour en faire un prétexte…


Dans la même veine, mon intention n’est pas non plus celle d’une récupération de situation qui contribuerait au passage à une quelconque manœuvre de mise en visibilité ; ce serait là aussi, une stérile vanité ; le cadre est donc posé.


Bien plutôt, ma démarche s’inscrit dans une volonté de réaffirmation claire et transparente de ce qu’est (ou du moins, devrait être) le substrat de nos Écoles Chrétiennes, à savoir (entre autres), le « faire accueil » à l’identité inaliénable de la personne en devenir qu’est l’enfant.



Oui, nous avons rêvé l'École ! Une école qui admettrait que tout enfant soit porteur de promesses et de destinée.


Oui, nous avons rêvé l’École ! Une école qui ferait accueil à l’enfant en prenant en considération non seulement qui il est mais aussi le contexte global qui l’entoure, tant il est vrai que ce n’est qu’en identifiant leurs racines que peuvent être débusquées certaines difficultés.


Oui, nous avons rêvé l'École, amène et engageante, celle qui, à l’instar d’un microcosme de société plus équitable et plus juste, ne stigmatiserait pas systématiquement toute différence de fonctionnement comme relevant du « pathologique » ; celle qui ne ferait plus rimer multi-potentialité(s) avec instabilité, mais plutôt avec beauté de la diversité.


Oui, nous avons rêvé l’École, une école où l’on apprendrait la Liberté d’être soi, où l’on s’autoriserait à se départir de l’instrumentalisation inexorablement accolée au moule du conformisme.


Oui, nous avons rêvé l’École, une école où chacun, riche des dons et talents qui sont siens et qui lui sont propres, puisse être outillé pour être une influence inspirante qui soit sel de la terre et lumière du monde, chacun dans sa sphère d’appel.


Oui, nous avons rêvé l'École, œuvre pétrie de passion, offrant au travers d'une rigueur structurante, les piliers essentiels à la formation du caractère.


Oui, nous avons rêvé l’École, celle qui nous apprendrait que l’erreur n’est pas une faute ni même une fatalité, et que l’échec ne demeure jamais qu’une opportunité de recommencer plus intelligemment.


Oui, nous avons rêvé l’École, une école où les enseignants penseraient l'agir professoral depuis une posture de facilitateurs d’apprentissage qui s’emploient à frayer une voie d’accès pour rencontrer l’autre, là où il en est, et ce peu importe l’enclave.


Oui, nous avons rêvé l’École, une école qui apprendrait à trouver sa propre définition de la réussite. Non celle que l’on chercherait à nous imposer. Mais celle que l’on souhaiterait appliquer à sa vie, hors des sentiers battus et sans se comparer. Une école qui enseignerait à discerner la subtilité intelligente de la nuance entre réussir dans la vie et réussir sa vie.

Oui, nous avons rêvé l’École comme une carrière ouverte, comme une aire d’élargissement du champ des possibles, où se délieraient les cordages d’autocensure qui enserrent les destinées.


Oui, nous avons rêvé l’École, une école où la dimension spirituelle de l’homme ne serait pas escamotée ; où l’Homme réconcilié avec Son Créateur, pourrait entrevoir grâce à son intelligence désormais renouvelée, la Nature même du Dieu Trinitaire comme fondement parfait des individualités en même temps que des relations, à la fois dans la complétude de l’unicité et de l’altérité.

Artisans Chrétiens de la Pédagogie, nous avons eu l’audace, le cran même, de rêver l’École.


Ma vision s’incorpore à la grande nuée de témoins de l’Éducation Chrétienne, de Francophonie et d’ailleurs, des jours dits « d’aujourd’hui » depuis ceux d’antan, du temps des précurseurs, jusqu’à ceux de demain… Je suis consciente d’être engagée dans une arène de transcendance dont la postérité sera au bénéfice. Je sais par expérience que certaines semences contiennent en elles des potentiels germinatoires perdurables.


Nous, Éducateurs Chrétiens, avons osé proposer une réponse et pas des moindres, une réponse pertinente. Et même si des pierres seront toujours lancées aux arbres qui portent du bon fruit (c’est d’ailleurs même un signe d’honneur !), il est avéré que nous permettons un autre chemin émancipateur. Celui d’empreintes apposées, de promesses héritées, de destinées à accomplir…un enfant à la fois.


Oui, cette école je l’ai rêvée pour mes enfants, pour nos enfants. Et puisque le temps du réveil se trouve aussi être l’heure du choix, ou je restais allongée sur le matelas de chimères que m'offrirait le confort, ou…


Et c’est alors que je me suis levée pour réaliser mes rêves.


Il y a de l’espoir. La réussite fait partie de notre héritage. Elle est l’apanage des combattants pétris d'intégrité et de loyauté que nous sommes. Elle est l’apanage de nos enfants, et de ceux pour qui nous œuvrons. Elle est l’apanage des défenseurs de la Liberté.


Ami du lectorat, permets-moi de te laisser avec le conte métaphorique d’origine Amérindienne de Petit Colibri face au grand feu de forêt. Je sais que tu t’en trouveras encouragé car tu en saisiras la portée.


« Un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : "Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! "


Et le colibri lui répondit : "Je le sais, mais je fais ma part." »

Je suis (du verbe être comme du verbe suivre) le petit colibri, je t’y invite aussi.


Mikaëlle LABRY-GOBARDHAM est Enseignante, Conseillère Pédagogique, Cofondatrice de l’École Chrétienne Les Semailles, Chroniqueuse pour le Cabinet de Conseil Les Petits Commencements, Auteure pour le blog Éducation et Protestantisme.